What a feeling (Spectacle Fractales)

Moment d’émotion intense hier soir à la Maison des Métallos; c’était avec grande fierté que je présentais au public, au nom de l’association Musaïques, un spectacle unique en son genre, conçu et mis en place par Patrice Moullet.

Artiste inclassable comme son frère cinéaste, Moullet est à la fois un musicien talentueux et un ingénieur autodidacte plein d’audace. Créateur du groupe Alpes avec Catherine Ribeiro, il a conquis un public de fidèles dans les années 70 avec ses lignes mélodiques marquantes et ses instruments innovants, accompagnant à merveille la voix unique et les textes chargés d’émotion de Ribeiro. Ribeiro+Alpes a vendu un demi-million d’albums et s’est attiré un succès d’estime comme peu de groupes de pop/rock ont pu le faire : pour s’en convaincre il suffira de consulter la recension de Julian Cope de l’album Paix, et plus encore son incroyable critique de l’album No.2.

Mais il y a 30 ans, Moullet abandonne la scène pour se consacrer pleinement à sa passion : la création d’instruments novateurs, destinés à explorer de nouveaux horizons musicaux. Des instruments aux noms exotiques : Percuphone, Stretch Machine, Surface Triangulaire Inclinée, Moon jump, OMNI… Durant plusieurs décennies, Moullet expérimente et perfectionne dans son Atelier d’Expérimentation Musicale situé à la Défense — juste à côté du Monstre de Moretti. Durant ces difficiles années de recherche il reçoit le soutien d’artistes comme Ariane Mnouchkine ou Guy Reibel, et d’ingénieurs comme Emmanuel Fléty de l’IRCAM.

Patrice Moullet au percuphone

La star des ateliers Moullet est l’OMNI, ou Objet Musical Non Identifié, dont un exemplaire est en résidence permanente à la Cité de la musique d’Amsterdam. Avec son design futuriste et multicolore, son armature de bois, ses 108 plaques émaillées programmables et sensibles aux nuances, et son anneau circulaire en inox, cet instrument est à la fois attractif, convivial, multitâche et indestructible. Il faut l’essayer pour apprécier pleinement la magie et les multiples possibilités de cet instrument que l’on peut caresser, cogner, tapoter, ou jouer de tout son corps, seul ou à plusieurs !

Je tâte de l’OMNI à la Maison des Métallos

En 2003 Moullet découvre, par un hasard bienveillant, le merveilleux pouvoir de ses instruments pour aider des jeunes en situation de handicap à s’ouvrir. L’OMNI en particulier est propice à engendrer des interactions fortes : interactions entre jeunes et accompagnateurs, entre jeunes et musiciens, entre les jeunes eux-mêmes. La technologie, loin d’être déshumanisante, trouve ici une pleine expression dans le développement de contacts humains. Moullet est sur une piste prometteuse, mais il lui faudra 5 ans avant de pouvoir se lancer dans une expérience pilote : une mise en scène de La Tempête avec de jeunes autistes scolarisés au lycée Palissy, l’OMNI participant à la fois à la musique, à la scénographie et au décor.

La suite du programme, semée d’embûches, était la mise en place d’une autre expérience pilote, avec les enfants en situation de polyhandicap du Centre Raphaël. Après quatre nouvelles années d’effort, des centaines d’ateliers d’expérimentation et de prospection, Moullet et son équipe étaient prêts à présenter, dans une forme unique, un spectacle où des jeunes en situations de polyhandicap se retrouvent en position d’artistes, acteurs pleinement intégrés à un spectacle où interviennent aussi des artistes professionnels. Un spectacle nommé Fractales en hommage à Benoît Mandelbrot, qui a eu l’occasion de croiser la route de l’instrument diabolique. La Maison des Métallos, la Mairie de Paris, la Fondation de France, l’Epad DeFacto, ainsi que l’Oeuvre de secours aux Enfants, apportent leur soutien au projet.

Entretemps, j’avais eu l’occasion de rencontrer le chemin de Moullet et de lui apporter mon concours pour structurer son projet et oeuvrer pour son association. En 2010, je prenais la présidence d’honneur, puis en 2012 la présidence “tout court´´ de l’association Musaïques, dont le but est de renforcer, améliorer, et pérenniser l’usage des instruments de Moullet dans une approche qui intègre l’art, l’innovation technologique, la pédagogie, la thérapie par le geste musical, et l’intégration sociale… avec en ligne de mire la mise en place d’une salle dédiée, Capisco (Centre Artistique Parisien d’Innovation Sociale et Culturelle OMNI). Comme je l’expliquais récemment sur le plateau d’une émission culturelle programmée par Arte, il y a là-dedans tout ce que j’aime :

Les répétitions de Fractales ont entraîné quantité de moments magiques, comme la rencontre improbable d’une chanteuse lyrique avec un jeune en situation de polyhandicap :

ou la performance enthousiaste d’une jeune autiste, Aurélie

Hier, enfin, c’était la première du spectacle, qui se prolongera jusqu’au 2 décembre. L’émotion était palpable dans la salle : émotion du public, des artistes professionnels, des jeunes artistes du Centre Raphaël, de leurs accompagnateurs et de leurs familles. C’était la première fois en situation de concert ! Si le trac de certains jeunes était perceptible, tous ont réussi à établir, parfois avec une excitation communicative, le dialogue qui est au coeur de ce spectacle. Parfois le chant des uns répondait aux percussions des autres, parfois la salle tout entière retenait son souffle devant les hésitations des jeunes artistes, parfois elle laissait libre cours à son enthousiasme, dans des moments privilégiés de partage sincère.


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