Une formation qui va, qui vient, qui vole

Hier c’était la séance introductive de mon cours sur les équations d’évolution. Voilà près de 20 ans que je donne des cours sur des sujets variés, mais celui-ci a une saveur toute particulière : pour la première fois je m’essaye en effet à la formule du MOOC (Massive Open Online Course, selon le populaire acronyme anglais), aussi appelé FLOT (Formation en Ligne Ouverte à Tous, selon le joli acronyme français que je recommande volontiers).

Les FLOTs, tout le monde en parle depuis les premières expériences réalisées par Sebastian Thrun à Stanford il y a quelques années. Le succès incroyable de son cours d’intelligence artificielle, qui attira environ 160 000 étudiants, amena son auteur à prédire, un peu hâtivement, l’avènement à brève échéance d’une époque où tous les cours seraient dispensés à distance par une dizaine d’universités dans le monde… Des universitaires entrepreneurs, surtout américains, se lancèrent aussitôt dans des aventures de plateformes innovantes de cours en ligne. Le plus visible de ces nouveaux acteurs qui ont vocation à irriguer l’enseignement supérieur à l’échelle mondiale est Coursera.

Quelques années plus tard cependant, Thrun abandonnait l’idée de faire fortune dans ce créneau, déclarant qu’il n’y avait “pas de business modèle” dans les FLOTs universitaires, et se tournant vers le monde de l’entreprise. A posteriori, on peut expliquer ces difficultés par divers facteurs : le cours dispensé dans une grande université est souvent moins important, et moins prisé, que l’environnement dans lequel les étudiants évoluent; les élèves ne sont pas enthousiastes à l’idée de monnayer leurs cours; la création de FLOTs est une forte contrainte pour une université, mobilisant du temps et de l’argent; elle n’est pas sans douleur aussi pour les enseignants.

De fait, j’ai pu le constater lors de la préparation de mon propre FLOT : quel boulot !! Il a fallu recruter une équipe d’une dizaine de personnes (coordinateur, enseignants, assistants, ingénieurs pédagogiques, monteurs), réaliser des scripts, penser à des exercices, apprivoiser la technologie, réaliser de nombreuses prises, monter les séquences… le montage surtout est un gouffre temporel, demandant 10 à 20 fois la durée du cours proprement dit, voire davantage.

Au delà de ces difficultés, les FLOTs vont-ils révolutionner l’éducation ? Que ce soit de côté ci de l’Atlantique ou de l’autre, les avis sont partagés. Les partisans du oui mettent en avant les facilités logistiques, l’attrait pour les étudiants de bénéficier de cours dispensés dans des établissements prestigieux, la mise à disposition de cours de qualité pour des continents entiers qui en manquaient cruellement, la possibilité d’interactions à distance au sein de groupes de grande taille, la hausse de qualité des cours qui résultera de l’ouverture de la compétition. Les partisans du non rétorquent que la complexité de production sera un barrage à l’adoption des FLOTs à grande échelle, que les étudiants ont beaucoup de mal à se concentrer devant des cours en ligne, que les taux de décrochage sont très élevés, que l’évaluation sans oral pose de nombreux problèmes de validation des diplômes, que la réduction du nombre de cours mettra en péril la nécessaire “biodiversité des enseignements”. On trouvera une discussion approfondie de certaines de ces questions, en même temps qu’un regard historique, dans l’excellent ouvrage de synthèse Les MOOC d’Yves Epelboin, Jean-Charles Pomerol et Claire Thoury.

Quoi qu’il en soit, il est important d’expérimenter cette nouvelle dimension pédagogique en rapide évolution, et c’est pour favoriser ce processus dans le monde francophone que le Ministère de l’Enseignement Supérieur a créé France Université Numérique (FUN), la plateforme qui hébergera notre cours.

Dans le domaine des FLOTs on peut noter que les dernières tendances semblent privilégier deux formules principales. D’une part, dans les universités, des combinaisons d’enseignements à distance et de séances en présence des enseignants, dans ce que l’on qualifie maintenant de pédagogie inversée: au lieu de suivre les cours en classe et de faire les devoirs à la maison, on suit les cours en ligne chez soi, et l’on vient en classe pour les travaux dirigés… D’autre part, des enseignements de courte durée (parfois juste deux heures !), qu’il est possible d’intégrer dans des parcours à la carte, avec beaucoup de contenus orientés vers l’acquisition de compétences plutôt que de savoirs, et souvent à destination de la formation permanente et de l’entreprise.

Prenant les choses quelque peu à contre-courant, notre cours est pourtant un cours long, d’une dizaine heures réparties en sept semaines, ponctuées par des exercices, QCM et notes de cours; et il présentera un contenu plutôt pointu, destiné à des étudiants de fin de licence ou de mastère. Centré sur les équations différentielles, ce cours constitue en fait le premier volet d’un ensemble cohérent de trois FLOTs consacrés aux équations d’évolution, incluant en particulier les équations aux dérivées partielles.

La théorie des équations d’évolution est née au 17ème siècle avec les Newton, Leibniz, Huygens, Bernoulli; après avoir révolutionné la mécanique classique, elle s’est imposée comme un sujet fondamental, non seulement en mathématique pure et appliquée, mais aussi dans toutes les sciences, ainsi que dans l’industrie. L’ambition de ce cours n’est pas d’explorer le sujet en détail, mais bien d’en fournir une introduction !

Ce FLOT présente en outre deux particularités importantes. En premier lieu, c’est une entreprise collective et internationale: la présentation proprement dite est faite entièrement en tandem avec mon ami et collègue Diaraf Seck, professeur à l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar. Diaraf et moi nous connaissons bien pour avoir enseigné ensemble, des années durant, à l’African Institute of Mathematical Sciences à Mbour. À travers ce FLOT à deux voix, qui est sans doute l’un des plus intéressants développements de mes aventures pédagogiques africaines, nous avons l’ambition de toucher à terme un vaste public francophone.

En second lieu, ce FLOT n’est pas filmé dans un studio d’enregistrement, ni truffé d’effets spéciaux : c’est dans notre environnement de travail (l’Institut Henri Poincaré, mon bureau, le bureau de Diaraf…) que nous retrouvons nos élèves, comme s’ils nous rendaient visite.

C’est un plaisir de remercier ceux qui nous accompagnent dans cette aventure: Violaine Louvet et Marc Buffat à Lyon; Ramona Anton, Corentin Audiard, Max Fathi, Quentin Lazzarotto et Caroline Pesenti à Paris; Marc Monticelli à Nice; Mouhamadou Balde à Dakar.

Comme on peut s’en douter, la coordination d’un FLOT dans de telles conditions, avec une coordination entre Paris, Dakar, Lyon et Nice, ne va pas sans complications. Ce cours est naturellement amené à être répété et perfectionné dans les années qui viennent avec l’avantage de l’expérience acquise.

Et qu’en est-il du caractère “massif´´? Sans publicité particulière, nous avons attiré plus de 1500 inscrits, ce qui fait d’ores et déjà de ce FLOT mon cours le plus suivi. Le chiffre est modeste par rapport aux audiences de Sebastian Thrun, mais notre ambition n’est pas de battre des records…

Posted in category: Uncategorized

Highslide for Wordpress Plugin