Once Upon a Night (Endless Forms Most Beautiful)

Ce billet a été publié pour la première fois sous la forme d’une recension de concert sur Le Blog de musique de Michel Valentin, journaliste au Parisien.


Lundi 18 janvier 2016. Nous sommes sur Sentosa, petite île bordant Singapour, connue pour son gigantesque casino, ses hôtels de luxe et ses parcs d’attraction. Mais ce soir, ce ne sont ni les studios Universal, ni le grand aquarium océanique Underwater World qui attirent la foule: le groupe finlandais Nightwish est en ville, et le concert affiche complet depuis longtemps.

Je ne passe que deux nuits à Singapour, où je suis venu participer à un “colloque de Prix Nobel”, le Global Young Scientists Summit, qui regroupe des scientifiques décorés et de jeunes étudiants venus d’un peu partout. Mais sur ces deux nuits, il se trouve que l’une coïncide avec le concert de Nightwish… une aubaine à ne pas louper ! Eux sont en tournée pour la promotion de leur dernier album, et moi en tournée en Asie pour la promotion de ma discipline; je vois le croisement de nos routes comme un heureux présage.

De l’Europe du nord à l’Asie du sud-est, c’est un long voyage pour le groupe de hard métal symphonique, et l’occasion de vérifier qu’ils ont bien une envergure mondiale, y compris dans des pays auxquels ils ne sont pas habitués. C’est, à dire la vérité, le premier concert de Nightwish dans cette région du monde !

La scène a été installée en plein air, c’était la meilleure chose à faire sous le doux climat singapourien; mais elle a été couverte, car les pluies tropicales peuvent se déchaîner à toute heure ! Et c’est une scène à taille humaine, où tout le monde aura une bonne place. Difficile de compter dans la pénombre, mais il y a entre 500 et 1000 spectateurs.

Les amateurs de rock affluent par centaines; après une très longue file d’attente, ils sont accueillis par des hôtesses en combinaison cuir très échancrée qui leur offrent des sodas. C’est une foule hétéroclite qui se presse, très chamarrée, où l’on repère facilement des physiques chinois, malais, indiens, européens, métis…. On se souvient que Singapour a quatre langues officielles — malais, anglais, tamul et mandarin — et cela se reflète parfaitement dans la physionomie du public. Les shorts et T-shirts sont généralement de mise, avec des inscriptions familières — Dream Theatre, Nightwish, Mötörhead, Imaginaerum, Metallica, Slash, Iron Maiden, Blind Guardian, Fear the Fury, etc. Mais le regard est aussi attiré par quelques turbans, voiles complets, combinaisons cuir, longues bottes. Les très longs cheveux de certains garçons et les tatouages exubérants que l’on aperçoit ici et là rappellent que la société singapourienne entend bien être plus anticonformiste que sa réputation. Et de grands drapeaux finlandais s’agitent sur la gauche de la fosse, près du bar…

Sur scène, une hélice ADN en feu et deux grandes ammonites combinent l’imagerie traditionnelle du métal aux thèmes du dernier album concept de Nightwish, Endless Forms Most Beautiful, tout entier consacré à l’évolution des espèces. On patiente en musique. Dès 19h55 un grand murmure parcourt la foule; c’est une fausse alerte, cependant le concert commence à l’heure, à quelques minutes près. Le public est tout excité, mais reste sage — nous sommes à Singapour, tout de même ! Il n’y aura pas de débauche ivre, pas de bagarre, pas de spectateur transporté sur le public, même pas de bousculade. Bon enfant !

Les chanteurs s’installent à tour de rôle, dans la pénombre, et finalement entre Floor Jansen, la gigantesque chanteuse néerlandaise qui a chanté Verdi avant de s’imposer comme une figure majeure du hard rock symphonique. Voilà déjà deux ans que la walkyrie a relevé le défi de prendre la succession de la chanteuse historique du groupe, Tarja, et de la seconde chanteuse, Anette. Les tenues de Floor sont toujours attendues avec intérêt; ce soir elle est en tunique et bas noirs, bras découverts, un peu comme on s’imagine une guerrière nordique. Ses bottes noires et blanches à hauts talons lui donneront du fil à retordre au cours de la soirée…

Quelques accords majestueux, qui résonnent à fond dans la nuit singapourienne, quelques phrases prononcées dans un anglais élégant, et c’est le début de Shudder Before the Beautiful. La foule exulte et hurle avec Floor. Ce n’était pas évident, mais Tuomas Holopainen, le leader philosophe geek du groupe, peut se vanter d’avoir gagné son pari: faire hurler à l’unisson les fans du monde entier à la gloire de l’Évolution des espèces, chapeau! Les magnifiques choeurs de l’album studio sont remplacés par la voix solo de Floor, cela ne donne pas le même frisson, mais que pouvaient-ils faire d’autre? Le guitariste Emppu Vuorinen, fidèle à son image, tout hilare, a donné le ton en faisant gentiment le pitre, et commence à balancer des mediators dans le public.

Après une brève harangue, Floor reprend le flambeau, et c’est parti pour Yours is an Empty Hope, du lourd! La foule est ravie et part en transe, le refrain résonne bien rugueux, le public ondule comme un grand être vivant. Il est paradoxal de voir des gens habillés de symboles religieux “très visibles” brailler une chanson qui fait essentiellement l’apologie de l’athéisme radical, mais l’être humain n’est pas à une contradiction près. Floor fait l’hélicoptère sur scène et danse mystérieusement, les lumières flashent et les mains frappent en cadence, la chanson se termine par un hurlement torturé du chanteur.

Après ces deux nouveautés à fond la caisse, il est temps de ressusciter un succès plus ancien et plus doux; c’est ce que tout le monde comprend quand Tuomas entame une introduction mélodieuse aux claviers. Voici Ever Dream, que le public reprend avec enthousiasme. Très grand succès !

On enchaîne avec l’exigeant et mélodieux She is my Sin, plein d’obsession et de pêché. Très beau mais Floor a la voix fatiguée, les aigus passent mal, on se dit que c’est une fin de tournée difficile? Pas grave, on boit un bon coup et on continue…

…Et on continue avec un morceau qui donne du coeur à l’ouvrage, My Walden, et l’on s’imagine tous en explorateurs des forêts lumineuses, reprenant “Higher, Higher, Higher” avec Floor qui brandit son poing aussi haut qu’elle peut. L’extraterrestre du groupe, l’anglais Troy Donockley, également incorporé il y a deux ans, a droit à un triomphe avec son solo de cornemuse électrifiée; puis c’est la flûte qui reprend une mélodie ondulée, afirmant fièrement les options artistiques peu conventionnelles de Nightwish!

Arrive la ballade de Marco Hietala, le chanteur rocailleux emblématique du groupe, qui l’aborde avec une double guitare. While your lips are still red n’est pas d’un intérêt foudroyant, ni pour le texte ni pour la mélodie, mais cela permet de se reposer un peu; Troy se lance dans des modulations fascinantes sur sa guitare.

C’est reparti maintenant! Tuomas s’amuse pour lancer Elan, dans une version plus rustique que celle, très mélodieuse, enregistrée en studio. La flûte est merveilleuse, et Troy finit au pipeau!

Vient maintenant un solo de batterie spectaculaire par Kai Hahto, bien en lumière dans la nuit, et un manifeste à la fois violent et grave, souligné par des plaintes de guitare; “every child deserves better”. Le public devient fou quand le refrain se déchaîne. C’est Weak Fantasy, qui évoque l’oppression imposée sur des populations crédules par des mythes délétères; encore un très grand succès.

C’est également une mise en jambes pour ce qui suit. Tuomas reprend seul aux claviers, et se lance dans le moment le plus brutal de la soirée, Seven Days of the Wolf, pour les die-hards du hard rock — en l’occurrence, plutôt régressif que progressif. Floor se vautre sur ses hauts talons, se remet vite debout, et termine en triomphe.

C’est parti ensuite pour Poet and Pendulum; Emppu a toujours sa bonne humeur et fait le clown, Floor a retrouvé tous ses aigus, conclut en vocalises spectaculaires, c’est une grande ovation.

Mais vient maintenant le vrai moment énorme, quand Nightwish reprend les morceaux phares de l’album concept d’il y a quelques années, Imaginaerum. Floor sautille sur scène, la cornemuse électrique est magique, Emppu boit sa bière. On enchaîne Storytime et I want my tears back. La foule est toute heureuse de retrouver des classiques du groupe, chante en choeur, ondule sur la combinaison inédite de guitare saturée et cornemuse. Floor et Marco grimacent atrocement sur le NOW final!

On continue avec les grands succès et arrive une belle version de Nemo, avec un excellent solo de Emppu. Floor termine avec un grande plainte maîtrisée. C’est le moment qu’elle choisit pour faire crier le public et la réaction dépasse ses espérances. Il faut dire que la foule a visiblement de l’énergie à revendre. Floor nous propose de plonger dans l’histoire de Nightwish… grande introduction épique aux claviers, un air de guitare tout en mouvement, et le groupe entonne le mystérieux Stargazers, un titre vieux de presque 20 ans, mené à toute allure.

Ensuite on s’en donne à coeur joie avec Ghost Love Score et le fameux Last Ride of the Day (Once u-upon a-a night….). Son riche, paroles de qualité, rythme entraînant, ambiance électrique, c’est l’un des morceaux magiques de Nightwish.

Le public est dans tous ses états, c’est alors que les grondement et le biniou de Troy annoncent le bouquet final : une version réduite de The Greatest Show on Earth, le très long morceau phare du dernier album de Nightwish. Un texte magnifique, une architecture très travaillée, tant musicalement que dans le propos, c’est un morceau long et ambitieux. On commence et on finit par les paroles de Richard Dawkins, le célèbre biologiste anglais; là encore c’est extraordinaire de voir la foule répeter les refrains improbables qui évoquent notre conditions de “rejetons de la mer dévonienne” ou notre soif de “comprendre un seul grain de sable”. Sur les bruitages d’animaux préhistoriques, très belles vocalises, mimiques et sons incongrus de Floor. Le groupe se fige et repart, la puissance des voix est juste comme il faut pour un finale majestueux, avec son lot de nostalgie anticipée qui évoque le destin de l’humanité, “We were here….” On termine par les paroles de Darwin lui-même, “Endless forms most beautiful have been, and are being, EVOLVED”.

Longue ovation, et c’est la fin… Le concert a duré presque deux heures, tout le monde rayonne. Les musiciens jettent mediators, baguettes, et baisers à la foule. On regrette l’absence de bis mais on se dit que l’on ne pouvait rien ajouter à un tel point d’orgue! Le groupe disparaît et va retrouver les happy few qui ont payé leurs places VIP. La vente de boissons est terminée, les spectateurs errent en petits groupes, dans une ambiance décontractée et cordiale. N’étaient les tatouages provocateurs et le sifflement dans les oreilles, on se croirait à une grande partie barbecue en plein air, dans un jardin confortable. Avec tous nos bons voeux de nuit.

Emppu, Troy, Floor, Tuomas, Kai, Marco

Emppu, Troy, Floor, Tuomas, Kai, Marco

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