Le matheux revient (il est toujours vivant…)

De tous les lieux qui accueillent des rencontres scientifiques, le plus beau que je connaisse est sans doute le merveilleux domaine des Treilles, près de Tourtour, en Provence.

Une semaine sur deux, une vingtaine de chercheurs, pris en charge par la Fondation des Treilles, se retrouvent dans ce domaine, pour échanger leurs idées sur des thèmes aussi variables que la plasticité des pré-synapses, la poésie en prose du vingtième siècle, la modélisation des vagues extrêmes ou l’histoire économique du Moyen-Âge.

Pendant une semaine, les heureux congressistes bénéficieront de toutes les conditions de confort imaginables : une salle de conférences conviviale dans un intérieur chaleureux, un piano à queue (pour les amateurs : un beau Bösendorfer !), une équipe de cuisiniers qui vous nourrit de mets aussi succulents qu’abondants, de petites maisons provençales grand confort avec piscine, et un personnel dévoué à exaucer vos souhaits. Chaque maison a son panier magique : le matin vous y glissez vos desiderata, disons le petit déjeuner de vos rêves; et pendant que vous êtes occupé à discuter entre collègues, le panier se remplit magiquement selon vos désirs…

Et bien sûr il y a le domaine lui-même, baignant dans les senteurs de Provence. Par beau temps vous pouvez vous y promener des heures durant entre les pins, oliviers, vignes, champs de lavandes, tapis herbeux parsemés de champignons, restanques soutenues par des murs de pierres blanches… et à l’occasion faire détaler un lièvre. Par temps de pluie, vous pouvez admirer les dégradés de vert et de gris formant comme un tableau tout en nuances. La nuit, s’il fait clair, vous pourrez admirer les étoiles qui s’offrent sans pollution lumineuse — à moins qu’un sanglier ne montre le bout de son groin. Ah, j’allais oublier la bibliothèque ! Très important, la bibliothèque, même à l’heure d’Internet. Pendant longtemps je clamais à qui voulait l’entendre que mon endroit préféré sur Terre était la bibliothèque mathématique d’Oberwolfach… Maintenant je ne suis plus si catégorique, mais clairement la bibliothèque des Treilles, couvrant des thématiques variées, n’est pas en reste : très fournie en ouvrages originaux et intéressants, de différents registres scientifiques, littéraires et historiques, riche mais à taille humaine — la bibliothèque que l’on aimerait avoir chez soi.

La Fondation des Treilles est due à la générosité d’Anne Gruner-Schlumberger, héritière de la famille Schlumberger qui s’illustra dans l’industrie textile et pétrolière. On trouvera ici et ici plus d’informations sur l’histoire de la Fondation des Treilles et de sa mécène, également fondatrice de l’Académie musicale de Villecroze.

Cette semaine, je suis donc aux Treilles, pour un colloque sur la mécanique statistique des particules autogravitantes regroupant des mathématiciens et des physiciens, organisé par Thierry Dauxois. Comme toujours aux Treilles, on a mis un point d’honneur à convier des spécialistes de sujets variés, qui pourront confronter leurs points de vue sur le thème: Jacques Laskar, l’astronome qui a révélé le chaos dans le système solaire; Laure Saint-Raymond, spécialiste des limites mathématiques liées à l’équation de Boltzmann, Pierre-Henri Chavanis qui travaille sur la compréhension théorique des statistiques des amas globulaires ou d’autres assmblées de corps célestes, Michael Joyce qui étudie la faculté de la matière céleste à se regrouper sous forme de galaxies, clusters de galaxies, super-clusters… Réunis, avec d’autres collègues d’origines scientifiques différentes, pour échanger des idées, faire le point et trouver de nouveaux problèmes. À table on discute de Zeldovitch, Kolmogorov, Laplace, Poincaré, Kepler, Newton, Lavoisier, Carnot, leurs coups de génie et leurs erreurs, leurs petites et grandes histoires, et toutes sortes de phénomènes célestes qui émerveillaient les illustres anciens, et nous émerveillent toujours ! Les questions liées à la gravitation, même quand elles sont exprimées avec les équations bien connues depuis Newton, sont très loin d’être complètement résolues — bien que l’astronomie soit l’un des sujets scientifiques les plus populaires auprès du grand public !

De fait, l’astronomie présente plusieurs caractéristiques remarquables : d’abord la richesse des observations (même au niveau des textes de référence, il est remarquable de voir la place que les traités d’observation occupent aux côtés des traités théoriques); ensuite la quasi-impossibilité de réaliser des expériences, et puis le contraste entre la familiarité apparente des objets que les grands télescopes nous ont montrés (galaxies spirales, planètes avec leurs satellites, anneaux, etc.) et la difficulté que nous avons à les expliquer, menant les astronomes à toutes sortes de contorsions pour expliquer des phénomènes complexes (matière noire ? énergie noire ? Les astronomes sont souvent dans l’erreur mais jamais dans le doute, disait l’immense physicien Lev Landau, jamais en peine d’amabilités pour ses collègues).

Tout à l’heure Paul Clavin, spécialiste de la théorie multiforme de la combustion, faisait un exposé sur le problème des supernovae; ces étoiles qui de temps en temps — pas plus que quelques fois par siècle dans notre galaxie — éclatent en un feu d’artifice grandiose, émettant une lumière aussi violente qu’une galaxie tout entière, dispersant dans l’univers les éléments lourds qui nous sont indispensables. Une explosion, cela semble facile à imaginer, pourtant on est loin de comprendre vraiment les tenants et aboutissants de ces phénomènes, sur lesquels paraît chaque jour une trentaine d’articles spécialisés ! Paul expliquait avec bonne humeur ce qu’il comprenait et ce qu’il ne comprenait pas, alternait les rappels historiques et les spéculations modernes, s’attirant plus d’une fois les bougonnements bienveillants de l’universel Yves Pomeau.

Ce séjour aux Treilles était exactement le cadre qui me convenait pour reprendre un tant soit peu la main sur mon emploi du temps… Voilà six semaines que j’ai laissé ce site en plan : rien d’étonnant, au vu du déluge de sollicitations et invitations qui m’est tombé dessus durant ces six semaines. On m’avait bien prévenu : la promotion d’un ouvrage littéraire, c’est presque un travail à temps plein ! émissions radio, télévisions, conférences, séances de dédicaces, interviews, courrier de lecteurs… (Je referai un post spécifique sur ce sujet quand cette période intense sera vraiment terminée.)

Quoi qu’il en soit, dans la douce bibliothèque des Treilles, le soir après les conférences, j’ai pu trouver enfin le temps d’avancer certains articles en sommeil, et d’ouvrir une nouvelle rubrique dans ma page Web : une compilation d’écrits grand public. On y trouvera une petite trentaine de textes rédigés dans des styles très divers, en fonction des situations ou des commandes : articles de vulgarisation (principalement pour le magazine Pour la Science), “cartes blanches” pour le supplément hebdomadaire Sciences du quotidien Le Monde, discours sur des sujets mêlant recherche et société (à l’Unesco, aux États Généraux de la Francophonie), essais et témoignages (sur l’écriture des mathématiciens, sur le rapport entre mathématicien et monde médiatique), préfaces (pour des biographies de grands mathématiciens, des recueils thématiques)… On y trouve aussi quelques textes littéraires, écrits dans un style plus inhabituel, parfois selon des contraintes intéressantes (thème imposé, exercices de style…). Ne sont pas incluses dans la liste les interviews, qui relèvent d’un genre différent (les propos retranscrits dans une interview sont souvent le résultat d’une interaction entre l’interviewé et le média); ce sera pour une autre fois — peut-être la prochaine rencontre scientifique !

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