En noir et blanc et en couleurs

Pour les vacances de Noël, ma famille a eu la bonne idée de m’entraîner dans une croisière organisée sur le Fleuve Sénégal, à bord d’un bateau historique, le Bou el Mogdad, géré par la Compagnie du Fleuve. La compagnie Escursia proposait ce voyage avec un accompagnement scientifique renforcé.

Le Bou el Mogdad

Le Bou el Mogdad est un bateau à l’ancienne; vous pouvez vous y reposer dans de petites cabines où vous vous prendrez pour un voyageur du dix-neuvième siècle, déguster une Flag ou un cocktail d’alcool de Warang sur le pont, ou contempler à votre aise les rives du Sénegal et de la Mauritanie qui défilent devant vous. Dans la salle des machines, les mécaniques tricotent en permanence, générant un bruit assourdissant et une atmosphère étouffante.

L’absence de connection Internet m’a permis de ranger tranquillement ma pile de mails en retard — quelque 3000 messages — et de préparer 447 réponses que je devais à des interlocuteurs variés, pour me remettre à peu près à jour dans l’enfer moderne (ou plutôt, selon l’expression que m’a passée Jean Chambaz, le Tonneau des Danaïdes moderne) que représente le courrier électronique.

La croisière du Bou el Mogdad commence à Podor et s’achève à Saint-Louis, à moins que ce ne soit l’inverse. Tout au long de ce parcours, des haltes quotidiennes vous permettent de découvrir le pays : on visite des villages et des écoles, on explore les baobabs, on rencontre des villageois et des figures de la culture locale.

Le Baobab, arbre-éléphant

ronde improvisée

Partage du couscous

Parmi les rencontres, le photographe Oumar Ly, qui a acquis une solide renommée par ses images de l’Afrique.

Oumar Ly

C’est passionnant d’étudier l’Afrique, sa géographie, son économie et sa démographie, l’enjeu vital que représente l’éducation sur ce continent appelé à croître spectaculairement… Mais pour prendre conscience de ces enjeux, c’est encore mieux d’aller sur place. Ne pas prendre ombrage des vendeurs qui vous harcèlent gentiment, et ne pas oublier de savourer le plaisir d’entendre le français parlé avec un accent exotique. De fait, l’avenir de la francophonie se jouera probablement sur le continent africain, qui en 2050 comptera 700 millions de francophones (85% des francophones du monde entier !).

La croisière était aussi une occasion d’exploration culinaire, comme il se doit; le chef cuisinier à bord du Bou el Mogdad maîtrise son art et la cantine à bord était excellente; de temps à autre nous avions en plus les pique-niques sur la rive — une nuit un méchoui en compagnie de villageois fêtards, un jour un thiéboudiène mémorable.

Joyeux drilles noctambules

thiéboudiène

Ce serait trop dommage d’aller en Afrique sans profiter de la faune locale. Au djoudj, site célèbre d’observation aviaire, nous avons pu en admirer des pélicans assemblés par milliers, hérons à volonté, flamants, poules d’eau … mais aussi des crocodiles et phacochères, un python, et quelques varans du Nil.

Se détachant devant le fond des innombrables pélicans ci-dessus, on peut voir Ansu, notre guide pendant la croisière. Ansu a pratiqué divers métiers, y compris sergent-chef d’un régiment de parachutistes; il connaît tout et raconte tout — l’histoire, la géographie, l’économie, les langues, les enjeux politiques, la faune locale, tout y passe. Sans oublier, bien sûr, la vie de l’homme en l’honneur de qui le bateau a été baptisé, El Hadj Bou el Mogdad, un sénégalais polyglotte, nourri de multiples cultures, qui joua un rôle important d’interprète dans un contexte polyethnique, fit un voyage stratégique à La Mecque et participa, de manière parfois ambiguë, aux affrontements qui ont accompagné le processus de colonisation française. Ansu parle avec l’éloquence d’un griot, enrichissant ses discours de mille détails, histoires et digressions qui font facilement perdre le fil aux auditeurs habitués à des exposés carrés.

Ansu contant la vie de Bou el Mogdad

À Richard Toll, nous avons visité une gigantesque plantation de canne à sucre. Jusqu’alors, Richard Toll était pour moi irrésistiblement associé à une chanson de Marie Laforêt du même nom

Quand t’étais coupe à Richard Toll

Sur place les éléments de la chanson prennent vie subitement : le climat, le noir et blanc et les couleurs, les champs de canne… C’est un délice de mâchonner la canne à sucre, découpée au couteau suisse par Ansu. Un ingénieur sénégalais responsable du site nous expose avec précision l’enjeu économique et les nombreuses innovations scientifiques et technologiques qui ont émaillé l’histoire de la culture de la canne à sucre. Raffinée, purifiée, cette production abondante s’exporte partout — uniquement du sucre blanc, pas de sucre roux; comme dit notre ingénieur avec humour, “nos ancêtres les gaulois nous ont donné le goût du sucre blanc”.

Distribution de sucrerie

L’agence Escursia avait recruté deux jeunes scientifiques, spécialistes en écologie, pour nous accompagner. Le premier était Christian Noirard, spécialiste de la conservation de la faune d’Afrique, et tout particulièrement des hippopotames et antilopes; homme de terrain, il est aussi le fondateur d’une association de protection de l’environnement et d’écotourisme, CoEco. En sus de ses conférences sur la faune africaine, Christian n’a aucun mal à charmer enfants et adultes en évoquant ses face à face fiévreux avec les mâchoires menaçantes d’hippopotames qui ne sont pas exactement où ils devraient être, ou avec les kalashnikovs de pirates du désert qui sont exactement où ils ne devraient pas être.

Christian avec deux gentils petits monstres

Christian à l’affût des antilopes

Pour nous accompagner, il y avait aussi Laure Garrigues, spécialiste de la tortue Sulcata, une tortue terrestre géante, menacée par l’habitude traditionnelle des villages peuls d’en recueillir en guise de porte-bonheur. Dans le Village des Tortues, vous pouvez admirer les Sulcata et les manipuler, tout en prenant garde à ne pas glisser votre main sous leur carapace, où elle risquerait de se faire broyer. Avec un peu de chance vous pourrez assister à un spectacle marquant, l’accouplement des tortues Sulcata ! Par une coïncidence que je n’allais découvrir qu’à mon retour en France (small world), Laure est la fille d’un lecteur de mon ouvrage, dont les longs courriers électroniques m’avaient impressionné.

Sulcata !

La croisière du Bou el Mogdad se terminait à Saint-Louis du Sénégal, l’ancienne capitale de l’empire colonial français en Afrique. Le retour à la civilisation a apporté son nouveau lot de coïncidences : dans le restaurant se trouvait une connaissance française, qui avait d’ailleurs apporté mon Théorème vivant pour le lire en vacances…

Près de Saint-Louis, nous avons pu rendre visite à la fameuse Langue de Barbarie, une longue et fine bande de plage d’environ 25 km de long, fragile et merveilleux écosystème subtilement installé entre le fleuve, le sable et l’océan. On peut s’y arrêter pour déguster un excellent déjeuner à l’ombre d’une grande tente multicolore, contempler des bijoux touareg, profiter de la plage…

Mais la Langue de Barbarie est aussi célèbre pour une raison moins plaisante, à savoir la rapidité avec laquelle elle est en train de se faire ronger par l’océan, à la suite d’une maladresse humaine: une brèche de quelques mètres, creusée fin 2003 à travers la plage pour faire office de trop-plein, s’est en effet agrandie jusqu’à représenter maintenant un fossé de plus d’un kilomètre. À terme, c’est l’ensemble de la langue qui est menacé par l’expansion de la brèche : un modèle des surprises que peut recéler l’interaction entre les humains et les écosystèmes…

Plus grave encore, une brèche secondaire s’est ouverte dans la plage, progressant dans ses débuts (selon l’estimation fournie par Christian Noirard) au rythme hallucinant de près de 40 mètres par jour ! Les installations locales, la belle tente multicolore, tout cela va devoir déménager en urgence devant l’avancée de la mer.

Déjeuner sur la Langue de Barbarie

Dans la Brèche

Toute la famille s’est baignée dans la Brèche. Des arbres à moitié noyés y surnagent et transforment la plage en un terrain de jeux amusant et sinistre à la fois. Nous en avons profité : on n’a pas si souvent l’occasion de se baigner dans une catastrophe écologique.

La brèche était l’un des exemples que je citais dans mon texte Pourquoi les mathématiques en Afrique, issu d’une conférence donnée à l’Unesco, pour expliquer l’intérêt de développer en Afrique des études en mathématique; le recteur de l’Université de Saint-Louis (maintenant ministre de l’Enseignement supérieur) m’avait en effet parlé des thèses qui se faisaient dans son université pour modéliser et comprendre les mécanismes subtils qui régissent l’évolution de cette brèche. Dans mon texte, je développe un argumentaire sur l’importance du développement mathématique sur l’immense continent africain, comme une part importante du développement scientifique de ce continent — développement qui sera, sur le long terme, un enjeu géostratégique majeur, dans lequel les pays d’Europe peuvent apporter une aide capitale. En particulier pour la France, vu le capital de sympathie dont elle jouit sur place, et son statut de principale destination des étudiants africains en Europe. L’enjeu est essentiel pour l’Afrique et pour l’Europe bien sûr. Et, comme le rappelle une inscription graffitée sur un mur anonyme de Saint-Louis,

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