Contes des arpenteurs de Lune après la guerre

La semaine dernière je retrouvais le dessinateur Edmond Baudoin pour une séance commune de débat et dédicaces, à l’occasion de la sortie du film documentaire qui lui est consacré, EDMOND, un portrait de Baudoin.

C’était pour moi l’occasion de revenir sur ma collaboration avec Baudoin, entamée au printemps 2013 : dix-huit mois d’échanges presque quotidiens, et l’une de mes plus belles aventures de ces dernières années, aboutissant à une bande dessinée très particulière, Les Rêveurs lunaires.

reveurs-lunaires

Ma rencontre avec Edmond a été l’un de ces événements merveilleux que le sort semble vous réserver tout exprès; je l’ai décrite dans un petit texte destiné à illustrer une exposition consacrée au travail d’Edmond.

Beaucoup de critiques sont parues sur l’ouvrage; je renvoie par exemple le lecteur à celle de du9, celle de ActuaBD, celle de Vanity Fair, celle du Huffington Post… Ajoutons, pour faire bonne mesure, le regard d’un amateur anglophone de BD & Science, et la longue interview radio faite avec Étienne Klein.

L’ouvrage est né d’une volonté de rendre hommage à Alan Turing, à l’occasion du centenaire de sa naissance; c’était en 2012. Mais au cours de la phase de réflexion et développement, le projet est devenu plus ambitieux, et finalement il s’agit, au delà de Turing, de mettre en scène quatre “rêveurs lunaires” : des personnages qui sont entrés dans l’histoire pour leur faculté à penser différemment des autres, à réaliser des découvertes inattendues, à rendre possible ce qui semblait impossible. Le titre lui-même est inspiré par une citation d’Ernest Rutherford comparant (au premier ou au second degré ?) ceux qui souhaiteraient extraire de l’énergie exploitable de l’atome, à des rêveurs lunaires (…would be talking moonshine). Mais finalement, la seconde guerre mondiale s’est déroulée autant dans les assauts inouïs de ceux qui voulaient “avaler la Terre”, selon l’expression de Tezuka, que dans les divagations de savants dont les rêves semblent aussi inutiles que de voulois “mesurer la Lune”… Et ce qui rassemble nos héros, au-delà de leurs divergences, c’est à la fois leur capacité à rêver de nouvelles théories, et le fait qu’ils ont joué un rôle à la fois crucial et discret, en plein ou en creux, dans la Seconde Guerre Mondiale.

En parcourant le récit, le lecteur se retrouve ainsi successivement en compagnie de:

  • Werner Heisenberg, l’un des plus grands physiciens théoriciens du 20ème siècle, qui a pourtant échoué à faire aboutir le programme nucléaire allemand pendant la guerre; son positionnement politique, éthique et scientifique reste une énigme jusqu’à ce jour, superbement abordée dans Le Principe de Jérôme Ferrari, avec un point de vue quelque peu différent du nôtre (ce qui n’est pas étonnant, tant les zones d’ombre du personnage sont importantes !) Heisenberg

  • Alan Turing, le grand mathématicien anglais qui a joué un rôle central dans le décryptage des communications secrètes de l’armée nazie, jouant ainsi un rôle crucial dans la victoire des Alliés, sans pour cela recevoir la moindre reconnaissance de la société, bien au contraire… outre un film récent (que je ne vous recommande pas, tant les distortions de la réalité y sont considérables), Turing a été l’objet d’une extraordinaire biographie rédigée par Andrew Hodges; Turing

  • Leo Szilard, le très inventif physicien hongrois, curieux de tout et doté d’une énergie inépuisable, qui a fui l’Allemagne en 1933 pour entamer une longue et agitée errance au cours de laquelle il a initié le programme nucléaire américain (la lettre d’Einstein à Roosevelt, c’est lui ! La première réaction en chaîne contrôlée, avec Fermi, c’est lui…), avant de devenir un chef de file du pacifisme international; Szilard

  • Et enfin Hugh Dowding, le général britannique singulier, mystique, travailleur obsessionnel, qui a supervisé le développement technologique et opérationnel des chasseurs anglais, et organisé le système de défense britannique, permettant à son pays de résister à l’avancée nazie lors de la Bataille d’Angleterre.
    Dowding

Ces quatre rêveurs auraient pu se contenter d’être heureux de percer le secret des mystères de l’Univers, et de se battre contre l’inconnu… mais tous se sont retrouvés pris dans une histoire qui les dépassait, et qui leur laissera un goût amer.

La Seconde Guerre Mondiale, c’est (entre tant d’autres choses) le moment où l’on réalise vraiment le pouvoir de la science — à tel point que le général Yamashita, dans son discours testament, dira que la science est la première raison pour laquelle le Japon a perdu. C’est aussi le coup de massue sur la tête des scientifiques, qui en viennent à se poser des questions éthiques inouïes, en voyant leurs réalisations prêtes à anéantir l’humanité, presque littéralement…

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Au delà de la fascination que l’on peut avoir pour cette période hallucinante de l’histoire du monde, les interrogations de nos quatre personnages permettent de poser quelques-uns des problèmes fondamentaux qui ont pu tourmenter les scientifiques : quelle est mon identité ? mon devoir ? ma responsabilité ? quelle posture adopter face à un objet aussi monstrueux qu’une bombe atomique ?

Chemin faisant, les problématiques posées par les uns sont éclairées par les autres, et les quatre personnages forment des facettes différentes, toutes reliées, du personnage de l’innovateur. Pour ma part, j’ai énormément appris en me documentant sur les quatre héros, en particulier grâce à des biographies extraordinaires; et cela a aussi été l’occasion de trouver entre leurs histoires et leurs personnalités des points communs et des divergences passionnantes. Par exemple n’est-il pas frappant qu’Alan Turing et Leo Szilard aient tous deux été marqués à vie par un livre qu’ils ont lu à l’âge de 10 ans et qui a comme défini toute leur action ?

Pour autant, chacun a sa personnalité, et la différence est d’autant plus notable qu’ils sont représentés à des époques différentes, et dans des styles graphiques différents — ici Edmond a donné toute la mesure de son art.

Et de fait, ce projet a aussi été l’occasion de faire un bout de chemin avec mon compère ! Quelle joie de voir le projet se construire, peu à peu, dans ses grands axes comme dans ses détails. Pour bien faire un cours, il faut être passionné par ce que l’on explique, et là c’était un peu pareil : pour accrocher le lecteur il fallait être soi-même passionné par l’émergence de l’oeuvre. Quel boulot, une bande dessinée, même pour quelqu’un qui travaille aussi vite qu’Edmond ! Chaque page a été dessinée au moins deux fois, et cinq ou six fois pour certaines planches…

Au bout de ce long chemin il y avait la joie de réaliser une contribution singulière au neuvième art — non pas singulière pour le plaisir d’être différent, mais pour transmettre quelque chose d’inédit, quelque chose de fragile et de très important : ce qui peut passer dans la tête d’un innovateur génial aux prises avec sa conscience, face à ses doutes, sa fierté, sa responsabilité, son humanité.

L’ouvrage a été présenté à divers festivals de bande dessinée, en particulier à Bastia, au merveilleux festival Una Volta de Dominique Mattei, ou à Bordeaux; on le retrouvera à la Fête du livre de Saint-Étienne — vous le voyez sur l’affiche ?

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Quand je me suis lancé dans l’aventure, je ne savais pas vraiment à quoi ressemblerait finalement cet ouvrage, mais j’avais une certitude : ce projet, c’est avec Edmond Baudoin que je devais le faire ! Maintenant je suis certain que je ne me trompais pas… Quant à Edmond, il a acquis sa réputation de “croqueur de scientifiques” et La Poste lui a confié la réalisation d’un timbre sur Sophie Germain, dont le lancement aura lieu le 18 mars à l’Institut Henri Poincaré. Le début de nouvelles aventures pour lui ! baudoin

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