C’est mon ami et c’est mon maître…

Courant janvier, j’ai publié dans la presse nationale deux tribunes sur des sujets d’actualité qui me tenaient à coeur : les échanges d’étudiants européens, et la formation des enseignants français. Trois semaines plus tard, ces sujets sont toujours d’actualité, et me tiennent toujours suffisamment à coeur pour que j’y revienne dans ce Blog.

Le premier de ces deux textes, intitulé Erasmus : une auberge à rénover durablement, a été suscité dès la fin 2012 par le figaro.fr, et publié le 9 janvier 2013; il s’attachait à commenter les récentes péripéties du programme de mobilité européenne Erasmus.

Rappelons les événements qui ont remis Erasmus au goût de l’actualité. Dans le contexte d’austérité ambiant, de sérieuses menaces budgétaires ont plané sur le budget 2013 d’Erasmus; nous étions un certain nombre à nous mobiliser, à l’occasion d’une pétition internationale, pour sauver ce programme emblématique. Parmi bien d’autres manifestations médiatiques, l’émission 28 Minutes d’Arte m’invitait sur son plateau, le 22 novembre 2012, pour relayer ces revendications. L’annonce du sauvetage du budget 2013 d’Erasmus a donc sonné comme une bonne nouvelle aux oreilles de ceux qui, comme moi, ont pu prendre conscience de l’enrichissement que représente, dans la formation professionnelle d’un étudiant, la mobilité internationale.

Pourtant il ne faut pas crier victoire inconsidérément : ces mesures de sauvetage, si importantes soient-elles, ne doivent être considérées que comme une rustine. Le véritable enjeu est dans la mise en place sur le long terme d’un programme d’échanges bien plus ambitieux, aussi bien pour nourrir la formation des étudiants que pour renforcer l’identité européenne. Le projet Erasmus pour tous constitue de ce point de vue un pas significatif dans la bonne direction; mais il reste à ce projet, bien ficelé par la Commission européenne, à passer divers obstacles institutionnels avant de pouvoir entrer en vigueur. Dans ma tribune, je revenais sur la construction de ce programme et sur les raisons qui motivent que l’on se batte pour lui; je rappelais au passage que le coût d’Erasmus, rapporté au budget européen, est extrêmement faible, surtout si l’on prend en compte son impact et son aura.

Pour signer cette tribune j’ai utilisé ma casquette de vice-président d’EuropaNova, “think tank´´ pro-européen qui s’attache non seulement aux aspects institutionnels et politiques de l’Europe, mais aussi à promouvoir le dialogue culturel international et le sentiment européen des citoyens; l’une de nos actions est par exemple l’organisation régulière de séminaires de rencontre et de discussion entre Jeunes Leaders Européens. Je mentionne à cette occasion que je participe aussi à la réflexion du Mouvement Européen, et que le fédéralisme européen est associé à une certaine tradition mathématique puisque Henri Cartan, mathématicien français légendaire du 20e siècle, un temps président de l’Union Mathématique Internationale, fut aussi pendant 10 ans le président de l’Union des fédéralistes européens.

À la suite de la publication de cette tribune, j’ai été contacté par Fraternité 2020 : l’objectif majeur de ce mouvement, issu des citoyens, est de promouvoir les échanges internationaux au sein de notre continent. Leur profession de foi et leurs buts recoupent largement les idées qui sont exprimées dans ma tribune, et je ne peux que recommander ce mouvement aux lecteurs intéressés et motivés.

Une deuxième tribune, publiée dans Le Monde du 16 janvier 2013, traitait de la formation des enseignants en France. Après avoir insisté sur l’importance de ce sujet, j’évoquais brièvement son histoire institutionnelle mouvementée : la naissance vers 1990 des controversés IUFM (Instituts universitaires de formation des maîtres); la réforme de 2010 qui les assujettit aux universités, et la détérioration simultanée des conditions de formation des enseignants; l’écroulement récent des vocations pour le métier d’enseignants, clé de voûte de l’ensemble de la société; enfin, la contre-réforme en cours qui doit aboutir à la création des ESPE (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation).

Dans cette tribune j’exprimais une profonde inquiétude devant la rapidité de la réforme actuelle, dont certains des acteurs clés se sont sentis exclus, et devant le manque de garanties de cette réforme sur les équilibres subtils qu’exige la formation des maîtres — au premier rang, l’équilibre entre savoirs disciplinaires et formation pédagogique. Encourageant les personnes aux commandes à ralentir pour faire atterrir la fusée sans dommage, je concluais en invitant tous les acteurs concernés à s’impliquer dans ce sujet fondamental.

La publication de cette seconde tribune a été sensiblement plus délicate que celle de la précédente. Au niveau de la forme d’abord : la tribune “Erasmus”, destinée à vivre sous forme électronique, avait été acceptée telle quelle par le figaro.fr; en revanche la tribune “Formation” était avant tout prévue pour une impression papier, avec des contraintes bien plus sérieuses sur la date de publication et la place à occuper. Évidemment, une impression papier entraîne plus de rigidité : limitations sur la taille, besoin de tenir compte des autres articles… Quand ces contraintes des anciennes technologies se combinent au rythme de vie effréné imposé par les nouvelles technologies, il faut s’attendre à des tensions quelque peu explosives. Je le ressentis durement quand il me fallut, pour tenir les délais de publication, comprimer en urgence le texte avec un coefficient 2/3 (passant de 9000 à 6000 signes) en un temps extrêmement court :


Date: Tue, 15 Jan 2013 11:45:26 +0100

From …

To: villani@ihp.fr

Subject: Texte raccourci

Cher Monsieur,

Pourriez-vous envoyer votre texte raccourci à 13 ou 14 heures au plus tard (…)


Après négociation j’ai pu obtenir deux heures de délai supplémentaire :-) et dégager tant bien que mal une heure dans l’après-midi afin d’effectuer ce travail de réduction… Publier une tribune, tout un sport par les temps qui courent !

Deuxième difficulté : le titre, qui est laissé à la discrétion des responsables de rubrique. Le titre de la version originale était “Qui enseigne aux enseignants ?” (un peu sur le mode de “Who watches the watchmen…”) Au-delà de la figure de style contestable, l’expression était destinée à insister sur le caractère fondamental et subtil du sujet. Cependant, les éditeurs ont tiqué, à juste titre : cette tribune s’insère dans un contexte politique, celui des grands chantiers en cours sur l’éducation, et le titre se devait de refléter cette situation. Malheureusement, dans la précipitation, je n’ai pas pu vérifier le titre de la rubrique, et celui qui a été adopté pour la version écrite, “La Refondation de l’École ne doit pas oublier la formation des enseignants”, ne traduisait pas exactement ce que je voulais dire : le problème est bien dans le temps et la manière d’aborder le problème. Pointilleux comme à mon habitude, je brandis l’étendard du contresens auprès des éditeurs, et nous sommes tombés rapidement d’accord sur un titre alternatif, adopté dans la version électronique : “La Refondation de l’École doit prendre le temps de bien penser la formation des maîtres”. J’aime bien : le titre, en une phrase, résume tout le contenu de l’article, y compris le contexte politique. Revers de la médaille : c’est un titre qui risque de mal vieillir, car dans quelques années, si les réformes ne sont pas à la hauteur des enjeux, les lecteurs auront oublié la “refondation´´ à laquelle travaille actuellement le Ministère de l’Éducation Nationale :-(

Une dernière difficulté intrinsèque à cette tribune était le sujet, bien sûr sensible, et ancré dans les institutions nationales — beaucoup plus visibles aux yeux des citoyens que les institutions européennes. De fait, le texte m’a valu de nombreuses réactions, émanant de la communauté universitaire ou d’autres personnes qui s’intéressent à la formation des maîtres. Le cabinet de la Ministre de l’Enseignement supérieur me passait un coup de fil dès le lendemain de la publication; il était visiblement étonné du ton légèrement polémique de la tribune, dans un contexte qu’il croyait assez serein. Mais les réactions très favorables de nombre de collègues, et plus encore le communiqué adopté la semaine suivante par les responsables des masters enseignement en mathématiques, qui allait tout à fait dans le sens de ma tribune, m’ont conforté dans la conviction que mon texte était fondé. Dans ce cas comme dans celui d’Erasmus pour Tous, l’affaire est à suivre.

Les deux tribunes traitent de problèmes différents, mais plusieurs points communs sautent aux yeux. D’abord, tous deux concernent la transmission de l’intelligence, la formation et le long teme; et bien sûr, dans un cas comme dans l’autre c’est l’organisation des échanges humains qui est au coeur du débat, et la mise en place d’écosystèmes de la pensée, ouverts et renouvelés. Enfin ce sont bien sûr deux textes politiques, au sens où ils participent à des débats sur l’organisation de la société.

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