Ce soir j’ai invité… (Mathématiques en Liberté)

On trouve en librairie, de nos jours, nombre de bons ouvrages de vulgarisation mathématique, évoquant les aventures de grands mathématiciens, retraçant l’histoire de concepts révolutionnaires ou la résolution de grandes énigmes. On pense au Dernier Théorème de Fermat de Simon Singh, à Grigori Perelman face à la Conjecture de Poincaré de Donal O’Shea, Logicomix de Doxiadis, ou encore aux ouvrages de Marcus Du Sautoy comme La Symphonie des Nombres Premiers ou La Symétrie. L’ouvrage collectif que j’ai préfacé aux éditions Belin, Les Mathématiciens, utilise le même angle.

Certains ouvrages empruntent d’autres approches. Ainsi l’excellent livre d’Alex Bellos, Alex au Pays des Nombres, se présentait comme un reportage au pays de la Mathématique, effectué par un “outsider”. Dans un style très différent, mon récit Théorème vivant était conçu comme le journal de bord de la genèse d’une démonstration, dans tous ses rebondissements et ses errances. Le Beau Livre des Maths, pour sa part, utilise des images marquantes, emblématiques, comme point de départ de médiation scientifique. Quant au Cat in Numberland d’Ivar Ekeland, il utilise le conte enfantin comme vecteur d’idées mathématiques.

En revanche, rares sont les ouvrages qui tentent de cerner globalement la mathématique dans ses aspects humains et disciplinaires : à la fois art, technologie et branche universitaire, évoluant dans le temps, inscrite dans la société, avec ses habitudes propres, ses codes déontologiques, son histoire et sa géographie. Même si tout mathématicien un tant soit peu expérimenté a bien des choses à dire en témoignage sur ces sujets, l’ampleur de la tâche le fera facilement renoncer à les coucher par écrit.

Pour pallier ce problème, et mettre en forme un tel panorama sous une forme légère et efficace, la Collection 360, au sein des Éditions La Ville Brûle, propose une formule originale : trois ou quatre scientifiques sont invités autour d’une table à converser sur un domaine, une journée durant, les débats étant dirigés par un modérateur. À la fin de la journée, les enregistrements sont analysés, retranscrits et mis en forme, puis édités par les auteurs, le modérateur et l’éditeur. C’est à ce jeu qu’ont accepté de se prêter quatre mathématiciens pour l’écriture de l’ouvrage Mathématiques en Liberté.

Les quatre invités du soir étaient Pierre Cartier, qui fut longtemps l’un des piliers du mythique groupe Bourbaki, et qui à 80 ans a conservé intacts sa légendaire énergie, sa culture, son ouverture d’esprit humaniste et sa liberté de ton; Jean Dhombres, spécialiste d’histoire des sciences (parmi son oeuvre, je recommande en particulier son passionnant ouvrage sur Joseph Fourier, en collaboration avec Jean-Bernard Robert); Gerhard Heinzmann, philosophe des sciences, fondateur des Archives Poincaré à Nancy (dont la mission est d’éditer, diffuser, étudier et commenter l’oeuvre de Henri Poincaré dans toute sa richesse et sa diversité); et votre serviteur. En animateur éclairé : Sylvestre Huet, journaliste scientifique pour Libération et directeur de la Collection 360; son Blog {sciences2} est une référence en la matière. Le tout se déroulait sous le regard candide et passionné de Raphaël Tomas, gérant des Éditions La Ville Brûle.

Le plus difficile fut d’accorder nos agendas pour trouver une journée à passer ensemble. Une fois cette étape franchie avec succès, le reste de l’opération fut étonnamment fluide, grâce à la bonne entente du groupe et au très grand respect que nous avions les uns pour les autres, grâce aussi à la direction dynamique du modérateur des débats. Une journée durant nous avons donc discuté de mathématique, évoquant par exemple son périmètre, son histoire, ses controverses, la démarche du chercheur, le rôle de l’enseignement mathématique dans la formation et la sélection, la culture et la (géo)politique mathématique. Nous avons nous-mêmes appris beaucoup les uns des autres au cours de ces heures de discussion très profitables !

Une fois le produit brut poli et amendé, il nous fallut reconnaître que le résultat était franchement meilleur que nous ne l’aurions prédit a priori. Certes, Mathématiques en Liberté n’est pas un traité aussi organisé que pourrait l’être un ouvrage longuement conçu et peaufiné, mais la concomitance de nos points de vue, avec nos horizons divers et nos expériences variées, a permis l’expression de nombreuses idées. Une soirée de lancement conviviale, sous la forme d’un débat public à l’Institut Poincaré, avec Pierre Cartier, Sylvestre Huet et moi-même, parachevait la création de cet ouvrage. Aux lecteurs maintenant de juger si sa lecture est aussi aisée et instructive que sa création a pu l’être.


Témoignage d’un professeur de mathématique du secondaire : “Après avoir dévoré Théorème vivant, je me suis précipité sur Mathématiques en Liberté. Si je vois le premier comme une “boîte noire”, le second est pour moi la boîte à outils qui permet de démonter cette boîte noire, de voir ce qu’il y a à l’intérieur et comment elle fonctionne.”

Témoignage d’un autre : “Ce livre m’a intéressé, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ! Mais il m’a aussi rendu fier d’être ce que je suis. Parce qu’en général, quand on dit qu’on est prof de maths, les réactions sont loin de l’enthousiasme (euphémisme !), et oscillent entre les mauvais souvenirs (“oh la… moi j’étais nul-le en math”!) et le désintérêt le plus profond (“Ah bon… et sinon, à part ça… “). Et là, on s’intéresse aux mathématiques comme à un objet fascinant, incontournable, philosophique, les enjeux de notre travail sont soupesés et mis en avant… ça fait du bien !´´


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