A little innocence (always seems to go) (François Courtès)

Tous ceux qui ont fréquenté l’École normale supérieure à la fin des années 80 ou dans les années 90 connaissaient François Courtès, plus célèbre sous le nom de TMOY (prononcer Tee-Moï), un acronyme signifiant The Master Of Yarn, et qui fleurait bon son geek.

Fantôme officiel de la K-Fête, le lieu festif des jeunes normaliens, TMOY hantait l’ENS au point d’en être devenu une figure emblématique. Toujours souriant, il parlait si vite, en mangeant ses mots, qu’on pouvait croire qu’il avait un langage propre, dépourvu de voyelles. Il ne manquait jamais une Assemblée Générale du COF, le remuant Comité d’Organisation des Fêtes, qui tenait lieu de Bureau des Élèves. Et d’ailleurs, quand j’ai moi-même été élu président de cette auguste institution, c’est lui qui le premier est venu me chercher en salle piano pour m’annoncer le solennel verdict des urnes; sans doute avait-il couru pour gagner quelques secondes, tout empli de l’importance de sa mission…

Ajoutons que TMOY faisait de la musique et du théâtre à l’occasion, raffolait des boums où il semblait toujours à la fois décalé et heureux, et détenait sans doute le record du nombre de participations aux weekends d’intégration des conscrits; de sorte que les nouveaux arrivants faisaient vite connaissance avec lui.

En fait, en traînant dans les manifestations geek, on avait de bonnes chances de croiser la route de TMOY. Prenez par exemple la fameuse Nuit des Shadoks qui fut organisée en 1994 dans une salle de spectacle parisienne… Parmi la douzaine d’inconscients qui avaient survécu à l’intégralité des shadoks assénée en une seule nuit, bravant les risques de lésions mentales irréversibles (sept heures de shadoks, essayez seulement d’imaginer), parmi ces douze téméraires qui se dévisageaient, tout fiers, au petit matin, il était là bien sûr! De même que moi, d’ailleurs, et deux autres normaliens.

Pas sportif pour trois sous, TMOY était cependant un vrai virtuose du Rubik’s Cube qu’il pouvait résoudre sans les yeux ou sans les mains. Dans cette discipline diabolique, il participa à d’innombrables compétitions internationales, et battit plus de 20 records de France; d’ailleurs c’est toujours lui qui détient le record de France “en moyenne” pour la résolution à l’aveugle.

Et puis, dans un cercle plus fermé, TMOY était l’un des grands pionniers de la fameuse Traque, ce jeu d’une autre époque (d’avant les téléphones portables), qui voyait de petits groupes d’étudiants se pourchasser pendant toute une nuit à travers Paris, et, sous l’égide d’un malicieux standard téléphonique, se blaster, se latter, se zombifier au gré des centres névralgiques que représentaient en ces temps les cabines téléphoniques; le tout dans un mélange de sérénité, d’inconscience et d’hystérie qui aboutissait immanquablement à une course-poursuite dans le cinquième arrondissement.

Excellent mathématicien par ailleurs, TMOY occupait un poste CNRS à Poitiers, où il ne manquait jamais le séminaire… ce qui n’empêchait pas qu’on le croisât encore régulièrement à l’ENS, ou n’importe où d’ailleurs (pour ma part, la dernière fois, c’était dans un train, alors que je me dirigeais vers un colloque et lui vers une convention de Rubik’s Cube).

Vous l’aurez compris : malgré son côté tellement geek, ou peut-être grâce à lui, TMOY pouvait parfois agacer, mais il était surtout l’objet d’une grande tendresse. En 2006, sur une affiche qui ornait les murs de l’ENS, il posait parmi les jeunes normaliens : ces derniers avaient décidé d’organiser une grande sauterie pour fêter les “20 ans de TMOY à la K-Fête”!

Las, même les petits princes geeks doivent un jour quitter leur rêve. François est décédé brutalement au début du mois, âgé de 45 ans selon la biologie, et bien plus jeune encore au regard de la psychologie. Ses amis cubistes lui rendent un vibrant hommage international. C’est un trou dans la mémoire de l’ENS, et un peu d’innocence perdue pour la K-Fête.

Après l’annonce du décès j’ai fouillé mes archives pour tenter d’y retrouver une photo où il posait à côté de moi (costume trois pièces et noeud papillon, déjà…) dans la célèbre Cour aux Ernests, pour un magazine anglophone, autour de 1995. Son regard, à la fois présent et dans le vague, comme celui d’un enfant rêveur, était empreint d’une douceur infinie.

Je n’ai pas retrouvé la photo, mais je suis tombé sur quelque chose de plus précieux encore : les règles de la Traque, édition 1991, soigneusement tapées en LaTeX par un gai TMOY de juste 20 ans.

En ton honneur, TMOY!

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PS: Au cours des trois dernières semaines, trois de mes collègues ont disparu: outre François Courtès dont j’ai parlé ci-dessus, il y avait le mathématicien français Jean-Christophe Yoccoz, professeur au Collège de France et médaille Fields 1994, l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des systèmes dynamiques, réputé pour sa générosité; il y avait aussi le jeune mathématicien béninois Martial Agueh, qui faisait partie de mes élèves en 1999 à Atlanta, avant de faire carrière dans la théorie du transport optimal et de devenir Professeur à l’Université de Victoria (Canada). Autant de petits trous au coeur. Le prochain billet, promis, sera plus léger.

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